Reclaiming the body - Feeding my soul




J'étire mes muscles.


Je découvre peu à peu un corps désert, vide, hébété, un corps déserté de ma propre présence. Une terre silencieuse, comme après une catastrophe dont on a perdu la mémoire. Je découvre un corps avec ses pleins et ses déliés, ses constrictions et ses épiphanies, ses rugosités et ses étendues vierges, ses autoroutes et ses courants, ses besoins et ses manques, ses hurlements et ses silences angoissants, son babillage incessant, son bourdonnement, ses creux vertigineux, ses gouffres, sa noirceur et sa lumière, ses espaces, sa tectonique, ses pierriers, ses sources, ses grottes sous la surface, sa floraison inespérée. Je découvre ce à quoi il aspire - être incarné.


J'étire mes muscles.

J'écoute cette petite fille en moi, celle qui sourit tout le temps, la gentille qui n'ennuie personne et fait en sorte que tout aille bien. Tout va bien. Tout va bien, je vais bien, je suis en bonne santé, mon corps est étrangement silencieux, je ne l'entends pas, il ne se manifeste pas, j'ai pas mal, rarement malade, je dors plutôt bien – mais quand même, c'est étrange, je ne l'entends pas, mon corps. Est-ce que, au moins, je l'écoute ? Je ne sais pas.

C'est comment, écouter ?


J'étire mes muscles.

Retenue – ils me parlent de retenue, mes muscles. De retenue, de constriction. Comme une retenue d'eau derrière un barrage. Une force phénoménale retenue derrière un mur. Des chevaux piaffants gardés à l'écurie. Je suis du côté du vide.

Je suis dans le vide, j'ignore cette puissance phénoménale de l'autre côté de ce mur que je ne vois même plus. Je suis un mur. Je suis du béton gris. Et je sens, de loin, que quelque chose se passe de l'autre côté de ce mur, qu'une force que j'ignore est retenue, grondante, qui pousse, enfle, mugit. Je sens que quelque chose pousse. J'ignore quoi. Ça suinte. Le mur suinte, il n'y a pas de porte mais des failles que le temps travaille et élargit – et cette puissance cachée, lovée derrière ce mur, n'attend que le déferlement rendu possible par le barrage enfin fendu.


J'étire mes muscles.

J'écoute celle qui en moi a été réduite au silence, à l'immobilité. N'avance pas. N'avance pas, le bord est tout près, le ravin est profond. N'avance pas, tu vas te faire mal, tu vas tomber. N'avance pas. N'avance pas. N'avance pas...

J'écoute celle qui ne dit rien et qui ne se manifeste que par ce qu'elle ne dit pas. Celle qui ne peut être entendue que dans les creux de ce qu'elle dit – comme en négatif. Celle qui est perçue parce que sa forme est dessinée par ce qui l'entoure. Tout va bien, voyez, je souris. Tout va bien. Tout va très bien – mais ça hurle là-dedans, quelque chose est emprisonné à l'intérieur de ce corps qui ne dit rien et qui va si bien, quelque chose qui est terrifié, assoiffé, terriblement seul.


J'étire mes muscles.

J'ouvre des brèches.

Écouter le corps et son silence. Sa discrétion malsaine, morbide. Sa bonne santé de bon aloi. Comprendre - sans voix, et le souffle coupé - que ce silence est un hurlement assourdissant.





Qui revient d'un exil si lointain, si profond quand les brèches s'élargissent ? De quelle voix entend-on l'écho à travers les appels d'air ?

Derrière le masque si lisse et ces apparences si tranquilles, c'est rugueux, âpre, contradictoire, fougueux. Ça pousse, ça mugit, ça se déploie. Des tentacules monstrueux s'agitent. La beauté crève de ne pas être reconnue, l'eau croupit de ne pas ruisseler, et le feu agonise.

Qui s'approche dont j'ignorais même l'existence ?

Ma cuirasse craque. Mon barrage se fend.


Elle revient. J'ignore qui elle est en sachant profondément qu'elle est moi. Je ne sais pas à qui elle ressemble, mais au plus profond de mon corps je la reconnais.

Elle n'a pas de visage – comme nous n'en avons pas pour nous-mêmes avant de nous regarder dans un miroir, comme nous ne pouvons pas poser nos propres yeux sur nos propres traits, que nous traçons dans le regard de l'autre.

Elle n'a pas de visage mais son sourire est palpable. Sa jubilation est sonore, et sa puissance déborde. Sa présence est musclée, ses pieds calleux et ses cheveux emmêlés.

Elle n'a rien à prouver – elle est là, elle a toujours été là.

Elle marche d'un pas souple, terrien. Tranquille. Je vois sa silhouette qui se dessine, un peu tremblante, et mon cœur bat la chamade – j'ai peur et je n'attends qu'elle.


Mon exilée peut revenir.

Un peu fatiguée sans doute.
Et j'étire mes muscles...


Isabelle







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Crédit photo : IG. Ecoprinting

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