{Cercle de femmes - Le nom, la racine et l'impensé} #3

J'ai commencé à proposer des cercles de femmes en septembre dernier ; et le faire, alors même que je suis très précisément consciente du fait que je ne saisis pas encore tous les enjeux en jeu pour moi-même, me fait "bouger" profondément. Cette série d'articles vise à mettre quelques mots sur ces enjeux-là, depuis un point de vue complètement subjectif. 




Certaines zones de nos expériences sont impensées. Elles ne sont pas interrogées, pas investies, pas reconnues, pas nommées, pas parlées, pas précisées. Elles n'ont pas d'existence pleine et entière - et dans l'ombre de leur inexistence se tissent des toiles dans lesquelles on se prend les pieds : émotions niées, pas digérées ; croyances masquées, cachées ; frontières troubles ; flou des représentations.

Je porte mon nom.
Non, en fait, je ne porte pas mon nom : je porte celui de mon père. Nous portons tous, femmes et hommes, le nom de nos pères – et si ce n'est pas le cas, jusqu'à il y a très peu de temps avant nous dans nos contrées, il s'agissait d'une terrible honte : nous ne portions pas le nom de notre père parce qu'on ne le connaissait pas ; notre mère était une "fille-mère", victime alors de l'opprobre générale, souvent chassée de chez elle, à la merci du premier venu qui serait d'accord pour l'épouser et laver sa honte et celle de sa famille en donnant son nom à son enfant.

Je ne raconte pas de fadaises.
Deux de mes ancêtres ont porté le nom des hommes qui ont épousé leurs mères parce qu'on ignorait qui étaient leurs pères. Après avoir porté quelques mois le nom de sa mère, mon arrière-grand-mère a porté celui de son père "adoptif" avant de troquer ce nom-là pour celui de son mari. 

Ces situations se retrouvent dans toutes les familles, mais on n'en parle pas – ou alors à voix basse – et toujours à voix basse, plusieurs générations après. On dit toujours de ces femmes, dans ma famille,  qu'elles étaient méchantes, laides, sales. 

...mais comment voulez-vous qu'elles aient été vues autrement ? La société les condamnait à ce rôle, les condamnait à endosser cette pelure-là. 

La honte était double. Celle d'être tombée enceinte – très certainement sans vraiment avoir compris comment - ; et celle d'avoir désobéi sans le savoir - "ne tombe pas en cloque - si tu tombes enceinte, je te jette dehors". Phrase prononcée parfois par le père ; et parfois, aussi – par la mère. 

Je ne raconte pas de fadaises. Croyez-moi ; je le tiens d'une source sûre et directe.

Ces histoires-là que j'évoque avaient lieu à l'aube du 20ème siècle, et probablement elles se répètent depuis le fond des âges. Ces hontes-là, celles que je peux percevoir dans mon ascendance, elles n'étaient toujours pas digérées deux générations plus tard. Trois ou quatre générations après, on est en train de comprendre, de poser les mots, de desserrer les liens.

Comment se relever d'un tel poids transmis depuis tellement longtemps qu'on n'a même pas idée de leur poids réel ? Comment dénouer les filets qui se sont noués autour de soi, comment ne pas les transmettre alors que ce sont des filets qui nous enserrent depuis tant de générations ?

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Les impensés, les creux vidés de substance dans nos représentations sont ces zones de non-droit où on ne s'aventure pas car on ignore même qu'on peut s'y aventurer ; où les tabous règnent, où les certitudes (fausses) érigées en lois enferment notre sens critique, où le flou arrondit les angles morts de telle sorte qu'on ne va plus voir dans les coins.

Ces impensés, ces creux, sont - entre autres sans doute - véhiculés par les traditions, les coutumes auxquelles on se soumet sans les interroger, les certitudes qu'on ne remet pas en question, les tabous qu'on ignore – parce qu'ils sont tabous justement. 

Et nos histoires, nos lignées, nos arbres généalogiques sont pleins de ces vides. Ils sont plein de ces branches qu'on oublie parce qu'il s'agit de celles des femmes. Et à chaque génération, on oublie des branches supplémentaires. Les noms s'effacent et les femmes sont assimilées à la famille de leurs maris ; nos arbres ont perdu la moitié de leurs racines – elles sont là, mais invisibles, comme hors d'atteinte, asséchées – vidées de leur substance.

Même si on ne sait pas vraiment où elles sont, ces racines, ni si elles ont quelque chose à nous raconter, on les trimballe avec nous. Profondément ancrées en terre, coupées, exsangues, irriguées, assoiffées, connues, inconnues - on vit avec.
Elles peuvent être généalogiques ; elles peuvent aussi être fantasmées, rêvées, transposées ; l'important, c'est d'écouter ce qu'elles nous racontent - ce que je crois ou ce que je sais, ou encore ce que j'en imagine : qu'est-ce que ça raconte de ma vision du monde ? Qu'est-ce que ça raconte de ma façon d'occuper mon présent, mon espace présent, mon temps présent ? 

Qu'est-ce que ça raconte de ma confiance ou de ma défiance vis-à-vis de mon entourage, de ma façon d'être une femme ou un homme ou de ne me sentir ni l'un ni l'autre, de mon plaisir d'incarner mon corps ou de ma résistance à vivre dedans ? 

Qu'est-ce que ça raconte de mes luttes, des directions prises, des promesses tenues ou oubliées, des rencontres ratées, des rendez-vous manqués, des réussites camouflées ? Qu'est-ce que ça raconte des maladies, des tabous, des colères...? 

Et qu'est-ce que ça raconte de ce possible bonheur tapi dans une ombre que nous n'osons pas contacter ?

Dans notre culture, les femmes, traditionnellement, changent de nom en se mariant. Passer d'un nom à un autre ; effacer symboliquement la lignée de laquelle on vient pour épouser celle de l'autre. On peut y penser, un peu ; considérer l'histoire du patriarcat pour l'expliquer ; et se rendre compte de l'immense violence latente camouflée derrière cette tradition qu'on remet si peu en question.

Tu n'es plus qui tu as été ; tu changes de famille en te mariant ; ton existence propre n'a pas de valeur ; tu es une monnaie d'échange entre ton père et ta nouvelle famille, tu permets à un homme d'avoir des fils qui porteront son nom et tes filles serviront bientôt elles aussi de monnaie d'échange.

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Il est important d'aller visiter massivement ces espaces où on n'a pas appris à penser. Il est important qu'on y aille, toutes, pour explorer nos lignées de femmes, les lignées de celles qui sont venues avant nous ; les lignées de celles dont le nom se perd, de celles qui, traditionnellement, ont souvent pris le nom d'un autre et qui ont plus souvent qu'à leur tour sacrifié leurs ambitions, pas mal de rêves ou d'objectifs pour permettre à leurs maris ou leurs enfants de réaliser les leurs. Il est fondamental d'aller visiter les lignées de celles qui ont été invisibilisées, n'ont pas été reconnues, n'ont pas reçu le soutien qui leur aurait été nécessaire ; et qui aussi, souvent, n'ont pas été reconnues dans leur désir d'émancipation et ont été rejetées pour leur indépendance, leur liberté de pensée, leurs choix à contre-courant de ceux communément admis dans leur société.

Il s'agit de faire un travail de reconnaissance ; d'apprivoiser - au moins un peu - ces lignées et cet héritage. 

Le mot "patrimoine" désigne ce dont on hérite, souvent de façon tangible et matérielle ; il est fondamental d'aller explorer l'autre versant de notre héritage, l'intangible, le volatil, celui qui ne laisse pas de traces visibles.

Il s'agit de nommer ces femmes - même si on ignore leur nom. De reconnaître leurs places dans la lignée qui arrive jusqu'à nous. De ressentir que celles qui ont occupé ces places dans notre arbre généalogique, qu'il soit biologique ou non, ont un impact sur nous, que nous sachions ou non quoi que ce soit à leur sujet – pour que peu à peu, les creux et les vides de nos impensés collectifs se comblent, guérissent, et, d'ornières troubles et dangereuses, se transforment en promontoires depuis lesquels on pourra regarder autrement nos paysages intérieurs.


Isabelle


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Photo : I. G.

Commentaires

  1. Je suis toujours émue en te lisant – émue de te suivre avancer à pas de géante dans ta réflexion féministe. Ce sujet du nom que l’on porte quand on naît femme est extrêmement intéressant.

    Cela fait des années que je me dis que, si je me marie un jour, je garderai « mon » nom. Or, ce nom est celui de mon père, et de son père, et des pères de leurs pères avant eux. Est-ce vraiment le mien ?

    En quoi serait-il plus légitime de le conserver, celui-là, que celui de mon futur époux ? Finalement, il y a encore une fois beaucoup d’innovation et d’auto-détermination à observer dans les milieux queer, et notamment trans : choisir son prénom et son nom, par exemple, et ce faisant, rejeter le patronyme (pater) et le patriarcat qui musèle en effet notre riche héritage non masculin.

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    1. Chère Marie,
      Cette histoire du nom... J'ai trouvé dans la boîte à livre de mon village un livre (très intéressant) sur les noms de famille - et c'est ahurissant (d'autant plus que ces derniers mois, j'ai un "filtre à patriarcat" en place devant les yeux...) de voir à quel point le vocabulaire est masculin - je soupçonne l'auteur de ne pas en avoir pleinement conscience, mais c'est aussi son sujet qui veut ça. Bref, ça me passionne, et ça me hérisse.

      Je suis super intéressée par ces histoires de noms dans le milieu queer et trans - je sens que je suis sensible à ce qui peut se passer par là (la question du genre m'effleure ces derniers temps aussi - comme quelque chose de littéralement "impensé" chez moi, mais qui demande à être interrogé - j'ai été surprise par mes propres mots dans ce dernier billet : me sentir femme ou homme ou ni l'un ni l'autre - tiens, ça a fait en moi, l'écrivant un truc comme : il y a un sujet, là).

      Tiens, ça m'évoque un album pour enfants de Claude Ponti, l'Arbre sans fin. Une histoire magnifique qui parle de ces lignées de femmes notamment, et il dresse une liste des femmes qui se succèdent dans l'ascendance de la petite héroïne. Cette petite est désignée alors comme "celle qui choisira son nom". Rien qu'à l'écrire, ça me remue, dis...!

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